vendredi 1 février 2013

Culture du déficit et déficit de la culture au Maroc


Entre manque d’infrastructures, démission des autorités de tutelle, absence d’un réel débat de société sur la culture, l’espace créatif marocaine souffre de plusieurs maux qui consacre un état d’inculture quasi généralisé.

On déplore souvent le faible niveau de culture des citoyens marocains. Il y a pourtant là un paradoxe, car tout membre actif d’une société multiculturelle comme la nôtre est amené à développer un niveau d’expertise élevé et multiple qui lui permet d’aborder le paysage culturel et artistique avec plus ou moins d’aisance.

Qu’on se le dise rapidement, dans l’état actuel de la culture à la marocaine, le niveau d’ignorance concernant un domaine particulier est pratiquement aussi élevé dans la collectivité artistique que parmi les profanes. Une question de bases éducatives solides que plusieurs générations marocaines n’ont pas eu la chance d’avoir.

Partant de ce postulat, pour évaluer sérieusement le niveau moyen de compétence de la société, il ne faut pas oublier que le savoir est intrinsèquement contextuel, et que la signification d’une question ne peut être appréciée dans l’abstrait.

Et sur le terrain du concret, le diagnostic est alarmant. Il est certes opportun d’attester que la culture marocaine est malade, moribonde, mais il est plus judicieux aujourd’hui de mettre le doigt  sur ce qui cause ses nombreuses pathologies.

Vide officiel

D’abord, au Maroc, en termes de culture, ni l’Etat ni le ministère de tutelle n’ont jamais lancé mêmes de simplistes sondages d’opinion pour connaître les limites et les failles de la culture nationale. Ses sondages sur l’état de la culture au Maroc n’ont jamais eu lieu et il faut le dire, personne n’y songe pour le moment.

C’est dire que le souci de prendre le pouls culturel du pays n’est pas à l’ordre du jour. Cette notion de sonder nos affinités électives, nos besoins en arts, notre désir de célébrer la variété créative échappe aussi trop souvent à la conscience des artistes eux-mêmes. Dans un sens, ce sont les artistes, les créateurs, les intellectuels qui doivent amorcer de telles initiatives pour contrer l’apathie officielle.

Dans cette configuration paradoxale, il est grand temps pour le Maroc d’ajouter aux études et activités visant à une meilleure connaissance de l’histoire, de l’héritage culturel et de la mémoire collective par le public, des études et activités visant à une meilleure connaissance du public par les scientifiques.

Plus profondément encore, c’est toute la formation des artistes qui doit être repensée pour y intégrer les éléments d’histoire, de philosophie, de sociologie, d’économie des sciences, désormais indispensables au travail créatif quelle que soit sa nature et ses objectifs.

Le problème à résoudre est non tant celui d’un hiatus de savoir, qui sépare les profanes des « connaisseurs », que celui du hiatus de pouvoir qui fait échapper les développements générationnels et les mutations sociales au regard de ce qui peut générer une rencontre entre les arts et les publics dans leur diversité.

Historiquement, on le comprend bien, le Maroc a fait montre d’un déni grandissant pour tout ce qui est culturel. La culture, à juste titre, étant assimilée à l’éveil, à la volonté du changement et au désir de se prendre en main.

Pseudo-sacralité

Il faut également rappeler que la prétendue inculture commune au Maroc n’est en rien, contrairement à une opinion courante, spécifique à la culture. Le manque de connaissances est tout aussi impressionnant  dans d’autres domaines de la vie marocaine.

Il est tout aussi frappant de constater avec quelle relative aisance les gens se débrouillent pour maîtriser un environnement « culturé » toujours plus complexe et en évolution rapide.

Chacun semble capable d’acquérir les compétences qui lui sont utiles pour apprécier une peinture, un film, une œuvre littéraire, une pièce de théâtre ou une chanson.  

Mais il faut bien le dire, la plupart de ces capacités restent à l’état d’acquis pratiques et disconnectés. Elles ne sont pas intégrées dans un cadre théorique et une vision du monde globale.

Reste que ces mêmes capacités constituent, au fond, des savoirs efficaces et appartiennent à la culture commune. Dans un sens, il faut bien commencer par admettre et admirer ces réussites avant d’en déplorer les limites.

Ceci peut faire office d’un socle sur lequel on peut poser certains jalons et assises pour donner corps à une plate-forme culturelle résolument tournée vers la modernité, l’exigence de la qualité et la célébration du renouveau, loin des archaïsmes traditionnalistes et autres théories passéiste sur l’héritage et sa pseudo-sacralité.   

L’impératif du débat

Sur un autre niveau celui de la réactivité à la misère culturelle, il faut dépasser ce diagnostic sceptique et tenter d’élaborer de nouvelles stratégies.  Lesquelles ne peuvent être mises en pratique sans une radioscopie des déficits qui minent la culture et les arts au Maroc. 

Ce qui manque au Maroc, ce sont des débats libres et réfléchis. Des rencontres entre acteurs de la société, artistes, économistes, politiques, penseurs, financiers, promoteurs artistiques dont les idées peuvent rendre vivante la culture. De tels dialogues et échanges sont à même de ressouder les liens sociaux et former un citoyen civilisé.


On le voit bien, au Maroc, les espaces de rencontre sont rares. Entre absence de musées, de bibliothèques, d’écoles d’arts, d’infrastructures dédiées à l’actions culturelle,  la culture est -pour consacrer une idée aujourd’hui galvaudée eu Maroc-  le parent pauvre.

Inutiles, non plus de vouloir trouver des traces de clubs, du genre, think-thank et d’études prospectives, où l’intelligentsia marocaine vient se pencher sur les problèmes, les avancées, les modalités, les idées nouvelles de la culture au Maroc.  Avec le but avoué de contribuer à la clarification des données et à la maitrise des questions de l’heure.

Inutiles de chercher des noms d’intellectuels ou de visages politiques, qui vont à la rencontre de la société du savoir, des figures du « savoir » qui parlent aux gens, qui amorcent une dynamique d’échanges avec le peuple pour l’éduquer et le sensibiliser.  
Au Maroc, durant des années, on a oblitéré les voies d’accès à la parole de tous ceux qui tentent d’analyser objectivement, sans amalgames, les contradictions de notre temps, les espérances et les besoins, les impasses, les contradictions, les questions de justice, les extrémismes…  

Ceux qui refusent la démocratie, emprisonnent, limitent le droit de parole et monopolisent les médias.

Face à ce vide, la démission gagne du terrain, le vide culturel fait rage, et la religion devient un refuge et l’inculture  un état normatif des choses.  

Dans ce contexte bien marocain, on constate de façon de plus en plus criarde que c’est toujours, malgré des sursauts de mouvance, comme ce qu’a semblé vivre le pays depuis le 20 février (malgré le ratage),  la langue de bois se propage au lieu de la critique constructive. Le bavardage au lieu de la réflexion. La démagogie au lieu de la franchise.


Bref,  en terme de culture, c’est un boulevard qui s’ouvre devant les Marocains et qui nécessite que l’on fasse table rase d’un surplus de ratages et de dérives, pour enclencher  une dynamique qui va à l’essentiel.

L’essentiel étant l’éducation, l’impératif de l’accès au savoir dans les écoles, la formation solide pour lancer des générations bercées par le goût du beau, le désir de créer et  de s’élever par les arts et la culture.

Pour y arriver et pour la crédibilité de l’Etat et le renouveau de la société, il est impérieux de donner la priorité à la parole vraie, à la culture et à la liberté de création.


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