mardi 12 mai 2015

Texte paru dans Al Bayane sur Les territoire de Dieu de Abdelhak Najib

« Les territoires de Dieu » de Abdelhak Najib
Hay Mohammadi, centre du monde



Dès les premières pages de ce roman, le ton est donné. Abdelhak Najib, journaliste, chroniqueur et animateur télé, n’y va pas par quatre chemins. Tout en prend pour son grade : la société, la famille, la religion, la liberté, la politique, les valeurs humaines…  Seule l’amitié semble trouver crédit dans «Les Territoires de Dieu». C’est simple, cette histoire éclatée de plusieurs amis d’enfance, qui luttent pour se créer une place au soleil, passent de découverte en découverte, de déconvenue en déconvenue, mais ne laissent jamais tomber. Ils ont appris sur le macadam que la vie s’arrache et que seul celui qui veut se relever est digne qu’on lui tende une main salvatrice. Abdelhak Najib connaît très bien son sujet. Hay Mohammadi, qui est l’écrin grandiose de cette histoire devient du coup n’importe quel autre quartier dans le monde. On peut y trouver des personnes comme vous et moi, des citoyens déçus, des hommes amoureux, des femmes libres, des enfants blasés à un âge précoce et un véritable conflit identitaire et référentiel par rapport à des valeurs qui semblent biaisées, contradictoires et hypocrites, par moments.
Ce qui frappe dans « Les territoires de Dieu », c’est cet écheveau de lignes qui se coupent et se recoupent pour construire des paysages humains à la fois imaginaires et réels, mais qui sont tous suspendus et comme en apesanteur. Abdelhak Najib décortique un Maroc connu et méconnu, une époque trouble de notre histoire récente. Il va au fond des choses, raconte un pays en friche, un pays en gestation, un monde à naître. Il procède par des raccourcis qui se  multiplient comme autant de lignes de fuite pour raconter le passé et l’avenir.  D’ailleurs, quand on y regarde de près, toutes les situations dans ce roman à la fois fort, grinçant et très revanchard, sont des lignes de fuite, des échappées pour creuser d’autres brèches dans la fatalité des jours.  Il s’agit en fait de sinuosités de la mémoire, un jeu subtil sur ce qui a pu avoir lieu, ce qui a été revu à la loupe du présent et ce qui sera, dans une optique différente de celle dictée par le fatalisme ambiant. Abdelhak Najib multiplie les procédés narratifs. Il passe de tracés linéaires, à coups de ratures pour réparer le déjà-vu en passant par des empreintes dans le corps même de la vie, telles des visions d'évasion qu'aucune perspective heureuse ne saurait retenir ni arrêter. Mais sans amertume, sans rancune aucune, ce roman regorge de passages drôles, où les éclats de rire le disputent à une imagination folle qui transforme la douleur en rire fou. Abdelhak Najib, qu’on ne présente plus, journaliste, essayiste, chroniqueur et animateur télé, signe avec ces « Territoires » un roman puissant avec des consonances universelles, qui font de lui un auteur majeur de la littérature marocaine d’expression française.
« Les territoires de Dieu », Abdelhak Najib, Editions Les Infréquentables. 184 pages. 80 dhs. Actuellement en librairie.