vendredi 22 mai 2015

Délire à propos du film de Nabil Ayouch, « Much Loved »: Hypocrites, lâches et schizos


Par Abdelhak Najib
Ecrivain-Journaliste 




Grand déballage d’émotions contradictoires et schizophrènes de la part de plusieurs compatriotes sur le dernier film de Nabil Ayouch, qu’ils n’ont pas vu comme  tant d’autres, d’ailleurs qui jouent aux avertis.  Mais cela n’empêche pas de se déverser, de laisser couler les vannes, qui par méchanceté, qui par bêtise pure, qui par jalousie à peine déguisée. Que l’on soit clair d’emblée : je ne vais pas défendre Nabil Ayouch dans ce texte. Ce n’est pas du tout mon propos. Il est assez grand pour le faire tout seul. Et pour ceux d’entre nous qui le connaissent un tant soit peu, ils savent, ils ont la conviction qu’il en a largement les moyens humains et intellectuels pour rentrer dans le lard à plus d’un détracteur, avec l’art et la manière. On le sait, ce n’est un secret pour personne, en dehors des ignares parmi nous qui ont toujours la fâcheuse tendance de se gargariser, de se la ramener à tout propos, Nabil Ayouch est un garçon intelligent. Il a le verbe, il a la culture,  il a la formation qu’il faut pour remettre les pendules à l’heure quand il s’agit d’attaques à son égard. Et si certains d’entre vous veulent me traiter de tous les noms d’oiseau possibles et imaginables, allez-y, faites vous plaisir, je suis immunisé. Et pour être encore plus clair : j’emmerde avec jubilation tous ceux qui vont user de ce texte pour me tomber dessus.
 Ce postulat de base est clair. On peut donc passer au vif du sujet. Nabil Ayouch réalise un film. C’est son métier. Il est réalisateur. Il a le droit de faire le film qu’il veut que cela nous plaise ou pas. C’est cela le propre d’un artiste. Il fait ce qu’il ressent le plus important pour lui. Alors qu’il fasse un film sur les homosexuels, sur les prostituées, sur les enfants des rues, sur Sidi Moumen, sur une danseuse, sur Israël et la Palestine, c’est son droit. Vous et moi, public et cinéphiles, critiques et opportunistes, nous ne pouvons parler que de l’œuvre, que du film, que de ce qui est donné à voir. Comme ce n’est pas encore le cas, et que ce film a été projeté  uniquement à Cannes, lors d’un festival, et que son réalisateur a fait circuler des extraits -ce qui est normal- pour qu’on en parle, les curieux, les fanatiques de tous poils et d’autres dégénérés de la caboche, ont cru bon de donner de la  voix. Curieux comme ce sont toujours les plus oisifs, ceux qui ne foutent rien, qui ne produisent rien, qui ne font pas de films, pas de livres, qui trainent comme un boulet leur incapacité à créer, qui sont les plus prompts à descendre en flèche  ceux qui se donnent beaucoup de peine pour travailler et apporter un tant soit peu de visibilité dans ce monde pourri et gorgé de personnes aigries, incultes et viscéralement méchantes.
Sur la toile et les réseaux sociaux, tout le monde y va de son commentaire sur les putes, « le film d’un Juif », le sionisme, Israël, Gaza et j’en passe. Notez bien les amalgames. Et cela dépasse l’injure, la diffamation, le crapuleux. On insulte un bonhomme et on parle de sa mère, de sa famille, de son identité… On le juge, on lui fait un procès digne de l’inquisition au temps  du tristement célèbre Bernardo Gui. Sans sourciller. Lisez les commentaires, vous allez vous régalez pour les plus frustrés d’entre nous. Et pour les gens avec un tant soit peu de bons sens, cela vous donnera envie de vomir sur ses conneries de bas étage, animées par l’ignorance crade et la haine notoire.

Vindicte populiste
Que Nabil Ayouch soit juif, Majoussi ou moine tibétain, cela ne m’intéresse pas le moins du monde. C’est le dernier de mes soucis. Le Nabil que je connais est un citoyen marocain, un type qui fait des films, qui participe à des conférences, un citoyen du monde dont le nom est associé, toujours en bon, à l’image de ce pays. Point barre. Là, il a fait un film. On va le voir et on va dire ce qu’on en pense. Ce qu’on pense du travail, du traitement, de la mise en scène, de la qualité de l’œuvre, de sa force, de ses faiblesses, de la direction des acteurs, de la photographie, de la musique, du montage et de ce que ce travail a apporté comme vision, comme éclairage, comme point de vue sur la société, à travers un sujet donné, en l’occurrence, le marché du sexe, les travailleuses du plaisir, les histoires de fesses monnayées en pièces sonnantes et trébuchantes.

Frustrés de tous poils

Ce que l’on veut nous faire croire à chaque fois que l’on traite de nu, de pairs de lolos, de parties de jambes en l’air, de désir et de plaisir, c’est que ce n’est pas de chez nous. Mais réveillez-vous bande d’hypocrites. Quoi, les putes cela ne court pas les rues ? Nous n’avons pas de prostituées, pas de lesbiennes, pas d’homos, pas de dealers, pas de serial killers, pas d’inceste, pas de perversité ni de corruption de tous genres ? Sommes-nous dans la république selon Platon, dans un des cercles du paradis sur terre où toutes ses manifestations humaines  sont bannies par quelque magie céleste ou un quelconque miracle de pacotille ? Nous avons tout ceci et pire. Au Maroc, il y a des gens qui violent, qui vont dans des bordels, qui créent des lupanars bas de gamme, qui maltraitent les filles, qui on picolent sec, qui se droguent à la dure, qui volent, oui, des gens qui tuent ruinent des vies… comme partout ailleurs. C’est fou comme certains d’entre nous, beaucoup trop nombreux veulent  se rincer les yeux et se pourlécher les babines devant des films porno sur le net ou sur des chaines non cryptées ! Ils veulent payer pour aller voir un pseudo film rose version Los Angeles, le genre série B naze et débile pour  êtres humains en mal de sexe… et quand c’est un arabe, un Marocain qui leur montre un cul et une nana en mode je prends du plaisir et j’en donne, waw ! il faut crier au scandale ! Que l’on nous explique cette aberration mentale qui relève de la psychiatrie la plus évidente ? On ne demande qu’à comprendre.

Offusqués et choqués !

Il ne faut pas être Juif ou animiste de Papouasie Nouvelle Guinée pour en parler. Il faut juste un Marocain lambda, avec un peu d’honnêteté pour se dire : « Tiens ce Nabil a fait un film sur les putes !  C’est vrai que j’en vois à tous les coins de rues. Des putes pauvres, des putes moins pauvres, des putes mal traitées, des putes de luxe, des putes dans l’âme, des putes sans le savoir… » Fin du discours. Pourtant, ceux qui aujourd’hui jouent les offusquées, les choqués, si ça trouve, ils courent les prostituées, ils picolent sans arrêt, tabassent des femmes, se jointent et font plus, baiseraient même avec des mineurs, et viennent faire la fine bouche, les âmes sensibles et les patriotes au nom de la Ouma arabe face au sionisme. Franchement, c’est du délire patenté. On se paie des cautions morales sur le dos des autres, voilà ce que c’est. On se fout de la gueule du monde. C’est de la lâcheté mâtinée à de la crasse dans les méninges, le tout estampillé à la sauce dogmatique à la mord moi le nœud. Voilà ce que c’est, et il faut les avoir bien callés pour le dire. Et il est temps de le dire, parce qu’il y en a assez de ce marasme nauséabond qui ronge la société à coups de haine et de poison distillé au compte goutte et parfois au débit d’un barrage détraqué, comme c’est le cas à propos de Much Loved.

Cabale sans nom

C’est très dangereux de laisser la porte ouverte à ce type de cabale sans nom, à ce lynchage en bonne et due forme et cette livraison garantie à la vindicte publique et populiste. C’est une pente glissante. Mais ce n’est pas la première fois dans le cas de Nabyl Ayouch. Souvenez-vous d’Une minute de soleil en moins.  Il a suffi d’un godemichet, d’une verge et d’une baignoire pour soulever un déluge de folie dans certains cercles. Que de fragilités dans ce Maroc où tout le monde prétend être l’as des as, assis devant un clavier, dans un café pseudo select, à faire l’inventaire de sa misère humaine et intellectuelle? On se la ramène sur du vide, et quand il s’agit de sujets réels, de choses vraies et véritables, on veut détourner le regard. « Non, cachez moi ce que je ne saurai comprendre, parce que je suis  franchement attardé mental et je veux la jouer In et dans l’air du temps ». Oui, en somme, c’est cela la triste réalité de tous ceux qui parlent trop et ne font rien.  Tous les adeptes du Tag et des Like et des commentaires sur une page bleue. Mais levez-vous et allez faire autre chose. Travaillez, trouvez-vous une occupation digne de ce nom, utilisez le temps dans un truc qui ne soit pas que de la rancœur, du voyeurisme à deux balles et de la haine déversée sur le dos des autres.


Encore une fois, je ne sais pas si Nabil Ayocuh a fait un bon film ou pas. Mais il a le droit de faire ce qu’il a à faire. Par contre, lui faire le procès de ses origines, de son identité qu’il est d’ailleurs le seul à définir-ni vous ni personne n’en a le droit- c’est un crime. L’insulter et le traiter de sioniste, c’est un crime passible de poursuites judiciaires et de prison à la clef, pauvre débile ! Mais il se trouve aujourd’hui qu’au nom d’une pseudo liberté d’expression sur les réseaux sociaux, on se permet de salir des réputations. On va jusqu’à détruire des carrières, faire éclater des familles, en toute impunité. N’importe quel malotru peut aligner des syllabes et juger les autres. Pour ma part, je dis merde à tous les bonimenteurs, les beaucoup trop nombreux, les contempteurs de l’esprit créatif… Oui, il faut dire merde à ces penseurs de deux phrases, avec abréviations, sigles et smilys dans tous les sens, pour masquer leur indigence humaine et mentale. Quand on a quelque chose à dire, on prend ses responsabilités, on sort dans l’arène ou dans l’agora, on  parle à voix haute et on dit la vérité sans fards ni lifting de façade. Amen.  Quand on va dire des conneries, on est sommé de se la boucler et d’aller se terrer derrière un ordi pour se sentir courageux et moralisateur. s