dimanche 10 mai 2015

Interview Exclusive de Pierre-Jean Luizard, historien, spécialiste du Moyen-Orient et de Daech


Propos recueillis Par Abdelhak Najib





« La force de l’Etat islamique n’est pas militaire. Elle réside dans la faiblesse de ses adversaires »


Pierre-Jean Luizard, auteur d’un ouvrage-référence sur Daech et l’Etat Islamique, “Le piège Daech, l’Etat islamique ou le retour de l’Histoire”, explique dans cet entretien accordé à la Vie Eco les origines lointaines de ce groupe et de son succès et met en garde contre le piège qu’il nous tend. Il explique aussi où en est Al Qaida aujourd’hui, le rôle  joué par l’Algérie dans l’implanatation du terrorisme dans le Sahel et du chiisme dans le Monde arabe.


Vous avez signé un livre bien documenté  sur Daech, Intitulé : « Le piège Daech, L’Etat islamique ou le retour de l’Histoire »,  parlez-nous de votre ouvrage, qui fait déjà office de référence sur le terrorisme, nouvelle version? 

Pierre-Jean Luizard : Face à la surmédiatisation savamment orchestrée par l’Etat islamique de ses crimes, il s’agissait d’abord de prendre du recul afin de ne pas tomber dans le piège qui nous était tendu. Ce piège consistait, par une surenchère dans l’horreur, à susciter une forte émotion des opinions dans les pays occidentaux démocratiques afin de les entraîner dans une réaction militaire dans l’urgence, sans qu’un volet politique n’ait le temps d’être élaboré. Une campagne de diabolisation de l’Etat islamique a empêché d’analyser les raisons de son succès et, donc, a hypothéqué les chances de le vaincre. Car la force de l’Etat islamique n’est pas militaire. Elle réside d’abord dans la faiblesse de ses adversaires. Au-delà des régimes en place à Bagdad et à damas, c’est bien la légitimité des Etats qui est en cause. L’Etat islamique ne s’y est pas trompé quand il a mis en scène l’ « effacement de la frontière Sykes-Picot » entre l’Irak et la Syrie, faisant ainsi un lien entre son action et l’origine coloniale de la plupart des Etats arabes du Moyen-Orient (Irak, Syrie, Liban, Jordanie).

Pourquoi avoir sous titré votre ouvrage : l'Etat islamique ou le retour de l'Histoire? Faites-vous référence à l'Etat islamique qui a régné sur le monde à une époque donnée et que veut ressusciter une poignée d'extrémistes aujourd'hui? 

            Le retour de l’Histoire est ainsi revendiqué par l’Etat islamique lui-même lorsqu’il veut se faire le justicier des injustices et des promesses trahies par les pays occidentaux. On se souvient que les Britanniques avaient promis au Chérif Hussein de La Mecque un royaume arabe unifié et indépendant s’il parvenait à soulever les Arabes contre les Ottomans. Au lieu de cela, il y eut les accords secrets Sykes-Picot partageant le Moyen-Orient entre la Grande-Bretagne et la France, puis la conférence de San Remo en 1920 qui légitimait la fondation de mini-Etats arabes aux frontières artificielles et soumis aux mandats britanniques et français. Or, ces Etats n’ont pas réussi à susciter une citoyenneté partagée. Ils ont été la cible privilégiée de ‘asabiyya diverses, bases des stratégies de groupes minoritaires (arabe sunnite en Irak, chrétien au Liban, de diverses communautés minoritaires en Syrie, dont les Alaouites). La succession de régimes autoritaires dans ces pays s’explique aussi par la genèse des Etats et leur histoire. L’Etat irakien a ainsi été largement construit contre sa société, la majorité chiite et les Kurdes s’en trouvant exclus durant 83 années. C’est à cette Histoire que le titre de mon livre fait allusion. Quant à la vision salafiste de l’Etat islamique, elle se réfère à l’Etat islamique des premiers temps de l’islam, à l’époque du Prophète et de ses Compagnons. L’Etat islamique joue ainsi sur plusieurs temporalités.

La montée de Daech signifie-t-elle la fin d'Al Qaeda ou du jihadisme tel qu'on l'a connu avec Ben Laden et consorts? 

La fin ? Peut-être pas, mais, à la différence d’Al-Qaïda, l’Etat islamique a un projet étatique déclaré qu’il met en pratique dans les zones qu’il contrôle. L’Etat islamique se veut une Etat de droit, à partir de la lecture qu’il fait de la charî’a. Il ne s’agit donc pas évidemment des droits de l’Homme, mais d’une version salafiste des textes sacrés de l’islam. Dans le traitement réservé aux minorités, aux femmes, à ses opposants, l’Etat islamique agit en fonction de règles qu’il affirme respecter, même si ce n’est évidemment pas toujours le cas, loin de là !

Ou en est Al Qaeda aujourd'hui ? 
En Irak, Al-Qaïda est purement et simplement intégré à l’Etat islamique. Contrairement à la Syrie, où les deux organisations sont implantés dans des zones culturellement distinctes : la Djézireh, de culture bédouine, à l’Etat islamique, le zones citadines et rurales du levant à Jabhat al-Nosra, qui est la branche officielle d’al-Qaïda en Syrie. Le projet politique, avec la proclamation du califat à Mossoul le 29 juin 2014, a donné l’avantage à l’Etat islamique auquel se sont ralliés de nombreux groupes salafistes, membres de Jabhat al-Nosra ou non.

Comment pouvez-vous nous expliquer l'implantation de groupes terroristes dans la région du Sahel?

Il y a, au Sahel comme au Moyen-Orient, une crise des Etats qui ont laissé à l’abandon des pans entiers de leurs territoires où les groupes djihadistes se sont incrustés. Le salafisme d’une façon générale, qu’il soit piétiste ou djihadiste, offre un statut à beaucoup de descendants d’esclaves qui, malgré leur conversion à l’islam, sont demeurés des citoyens de seconde zone. A l’instar des groupes chrétiens évangéliques, qui ont une même stratégie et avec lesquels ils sont parfois en concurrence, les salafistes prospèrent là où l’Etat est défaillant. 

Est-ce que l'Algérie est impliquée dans la mise en place d'Aqmi dans le Sahel? 

L’Algérie a été le berceau d’un certain nombre de groupes islamistes armés nés pendant la décennie noire à partir de 1991. Mais elle a réussi à les repousser vers le sud, précisément dans la zone sahélienne. En ce sens, elle porte une part de responsabilité dans la diffusion au Sahel d’Aqmi.


Que pensez-vous du phénomène des loups solitaires qui frappent sans être sous aucune bannière, mais en se référant au jihad international? 


On sait maintenant qu’il n’y a pas de « loups solitaires » mais des individus qui se sont peut-être auto-radicalisés, mais qui ont toujours été à un moment donné en contact avec des « passeurs » vers l’action violente.

Pensez-vous que ce que l'on a appelé les printemps arabes soit un phénomène qui a favorisé la montée de l'extrémisme? 

Les printemps arabes ont libérés des paroles longtemps jugulées par des régimes autoritaires. Parmi celles-ci, le discours djihadiste a pris de l’ampleur lorsque les promesses de ces printemps n’ont pas été tenues, notamment sur le plan économique, et quand la répression s’est faite de plus en plus féroce dans certains pays (Syrie, Libye, Bahreïn). Au Moyen-Orient, il y a eu une dégénérescence confessionnelle de mouvements qui, au début, étaient pacifiques et avaient les mots d’ordre de la société civile : pour la dignité, contre l’autoritarisme, contre la corruption, le népotisme, etc. Mais les solidarités confessionnelles ont vite pris le dessus, probablement du fait de l’incapacité des Etats en place à accueillir les uns et les autres sur une base citoyenne.

Vous avez travaillé sur le chiisme, quelle est la situation actuelle des chiites dans le monde musulman? 

Si l’on fait exception des Zaydites du Yémen, les chiites du monde arabe avaient en commun d’être des communautés opprimées, dominées politiquement et socialement dans le cadre de régimes « sunnites » autoritaires. A partir de 1979, la révolution islamique en Iran a donné le signal d’un vaste mouvement d’émancipation pour ces communautés. L’Irak, le Liban et Bahreïn avaient déjà entamé, depuis les années 1960, leur propre marche soit par le biais de revendications citoyennes (souvent dans des partis de gauche) soit par celui d’une approche plus confessionnelle. Le Hezbollah au Liban illustre parfaitement cette modernisation rapide de la communauté libanaise la plus pauvre du pays du Cèdre dont on disait souvent qu’elle était oubliée de l’Histoire. Aujourd’hui, le Hezbollah concurrence l’Etat libanais et s’est imposé comme un acteur central du pays. Quant aux chiites d’Irak, ils sont au pouvoir à Bagdad pour la première fois de leur histoire. Le problème est que les revendications chiites se sont heurtées à la répression de régimes autoritaires, mais aussi à la peur des sociétés sunnites qui les ont considérées comme une menace. C’est ce qui explique la dégénérescence confessionnelle des printemps arabes qui ont abouti à une guerre régionale entre sunnites et chiites. Cette confrontation entre les deux principales branches de l’islam est sans précédent autant par sa violence que par son ampleur. Comme on peut le voir au Yémen, l’Arabie saoudite et l’Iran se mènent ainsi une guerre par procuration, par communautés sunnites et chiites arabes interposées.


Encadré
Bio-express :

Pierre-Jean Luizard est né en 1954 à Paris. Il est directeur de recherches au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS). Il a séjourné plusieurs années dans la plupart des pays arabes du Moyen-Orient, particulièrement en Syrie, au Liban, en Irak, dans le Golfe et en Egypte. Historien de l’islam contemporain dans ces pays, il s’est particulièrement intéressé à en mettre en valeur les différentes manifestations, ainsi que le rôle joué par chacune d’elles dans les systèmes politiques en place : histoire du clergé chiite en Irak, histoire du réformisme musulman, notamment à travers la réforme d’Al-Azhar, et de l’islam populaire tel que les confréries soufies le structurent en Egypte. Il est aujourd’hui affecté au Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (GSRL) à Paris. Il est aussi le responsable du programme du GSRL « Islam, Politiques, Sociétés ».



 Article publié dans Challenge, Editions de la Gazette