mercredi 29 juillet 2015

Interview de Abdelhak Najib, auteur du roman “Les territoires de Dieu” Par Réda Dalil, Magazine Le Temps

Interview de Abdelhak Najib, auteur du roman “Les territoires de Dieu”
Par Réda Dalil, Magazine Le Temps 





Depuis sa parution en avril dernier, "Les Territoires de Dieu" connaît un succès fulgurant. Pour quelle(s) raison(s), selon vous, votre roman a-t-il touché une corde sensible chez les lecteurs marocains?

Tout ce que je pourrais répondre serait pris pour de la prétention de ma part. Mais il se trouve que “Les territoires de Dieu” est un roman qui marche très fort. Un grand succès en librairie, une presse unanime sur la qualité du texte, sur sa portée humaine, sur son propos, sa langue, son style… Bref, je suis très surpris par cet accueil. Je peux par contre parler de ce que les lecteurs disent du roman. On le trouve à propos, très actuel, un roman d’une vie, sans folklore. On parle d’un texte fort, écrit avec les tripes, très drôle, très cynique parfois, audacieux aussi dans ce rapport à Dieu ou quand il traite de l’érotisme et du sexe. Je pense que les lecteurs se sont trouvés dans ce texte parce qu’il raconte un peu leur vie, d’une manière ou d’une autre. 

Vous explorez les méandres d'une jeunesse passée dans le Hay Mohammadi avec ses tribulations et ses écueils. Pourquoi le Hay ?
Lhay est un ancrage spatial extraordinaire. D’un point de vue strictment romanesque, c’est le type de lieu idéal pour y incarner des vies et des histoires. Il se trouve que c’est le quartier où je suis né. C’est là que j’ai grandi. C’est là que j’ai connu mes premières amours. C’est là que j’ai découvert le pouvoir immense du corps. C’est là que j’ai cotôyé des amis uniques dans leur genre. Comme de nombreux derbs qui sont entrés dans la légende dans le monde, Lhay a ses codes secrets, ses rites, ses lois et ses règles à suivre, qui sont partagés par tout le monde de manière tacite. Tout ceci me subjuguait quand j’étais gamin courant dans tous les sens à la recherche du bonheur. J’ai toujours su que Hay Mohammadi jouerait un rôle clef dans ma vie. On ne sort jamais indemne de ce type de quartier. Ils vous marquent à vie, de fer rouge. Il y a une telle richesse humaine, tant de visages, tant de mythologies urbaines à explorer. C’est tout bonnement une chance pour moi d’être sorti de là. 

Votre langue est bigarrée, tantôt proustienne, tantôt Bukowskienne, cela vous vient-il naturellement ou est-ce le résultat d'un travail conscient sur le style ?
Il n’y a chez moi aucun travail, du moins conscient, sur le style. Mais je vous l’accorde, la langue est, comme vous le dites si bien, bigarrée. Il est vrai que mon écriture oscille entre plusieurs influences littéraires. D’un côté Proust et tout ce classicisme que l’on peut retrouver chez d’autres grandes figures du XIX ème siècle pas seulement en France, mais dans d’autres pays, comme l’Angleterre, l’Allemagne, la Russie… et une autre approche littéraire plus moderne, aux consonnances américaines très prononcées. Je pense pour ma part que la manière dont on écrit nous vient de nos lectures. Et comme vous le savez je suis un lecteur incorrigible. Les livres sont toute ma vie. J’ai toujours été un rat de bibliothèques quand j’étais plus jeune et après, avec le temps et les découvertes d’autres littératures universelles, il faut dire que je dévore les livres comme d’autres s’acquittent de leurs addictions les plus enracinées. Mes textes sont à la fois lyriques, insolents, drôles, urbains, irréverncieux, très légers, et, par moments, ils suivent des sinuosités qu’ils dictent eux-mêmes. Vous savez de quoi je parle, vous êtes auteur, vous êtes conscient de ce rapport à la fois simple et complexe avec l’écriture. C’est ce qui fait la particulrité de chacun de nous et de ces littératures magnifiques dont on a parlé plus haut. 

Le narrateur du roman est en conversation quasi-permanente avec Dieu. Quel est le sens de ce dialogue homme-créateur ?
Tous les personnages des Territoires sont en conversation continue avec Dieu. A vrai dire, ils règlent leurs comptes avec le Seigneur. Dieu est malmené par ses sujets qui lui demandent des comptes, lui posent des questions qui demeurent à jamais sans réponses. Les gamins du roman, leurs amis, le voisinage, les parents… tout le monde veut en découdre avec la fatalité, incarnée par le divin, dans un monde où il n’intervient plus. Autrement dit comme Dieu a abandonné les siens, ceux-ci le lui rendent bien. Le môme de six ans, la divine prostituée, le soldat, le criminel, le narrateur et ses acolytes sont la preuve vivante que Dieu a démissionné. “Démerdez-vous entre vous, je m’en lave les mains.” C’est ainsi que l’absence de Dieu est vécue, comme une trahison par des âmes damnées et livrées à l’injustice dans les vallées strériles du Tout-puisant. Quand on sait à quoi s’en tenir sur ce type de rapports, la vie prend de nouvelles tangentes. On trouve d’autres issues, on se crée d’autres divinités, on s’invente des raisons de vivre et de dépassement qui demandent du coup plus de courage, d’abnégation, de refus et de risques. C’est le lot de presque tout le monde dans “Les territoires de Dieu”, où l’on cherche Dieu sans jamais lui mettre la main dessus. C’est un peu beckettien tout ce cheminement qui finit dans l’absurdité la plus kafkaïenne qui soit. 

Vous jonglez entre plusieurs carrières, journaliste, présentateur TV ( Sada Al Ibda3), chroniqueur, essayiste, sportif de haut niveau. Comment conciliez vous entre toutes ces activités ?
Je crois que c’est ma soif de vivre qui est à la source de tout ceci. Encore aujourd’hui les journées me semblent courtes et la vie fuit à une vitesse terrible. En une journée je suis capable d’écrire mes articles et mes chroniques, tourner un épisode ou deux de “Sada Al Ibdae” et finir avec deux heures de muscu à Hay Mohamamdi avant de rentrer regarder un film, lire plusieurs dizaines de pages et refuser le sommeil, qui a toujours été assimilé pour moi à une grosse perte de temps. Et comme je suis passionné, je vais au bout de tout ce que je fais. Mon travail de journaliste me passionne. La télé est un enchantement de tous les instants. Le Body Building a été pour moi, jusqu’à il y a deux ans, une manière d’aller au-delà de mes limites physiques. Masochisme, comptes à régler avec moi-même, il y a un peu de cela et plus encore. Mais sans passion, en tout ce que j’entreprends, je suis incapable de vivre. Et là, j’ouvre un nouveau chapitre dans ma vie avec un roman, qui n’est que le début. 

Parlez-nous de vos influences littéraires…
Elles sont multiples. J’ai lu et je lis toujours les incontournables. La mythologie grecque a joué un grand rôle dans ma formation littéraire. Homère, Hésiode, mais aussi les présocratiques, Héraclite d’Éphèse, Parménide et enfin Socrate, avec Sophocle et Eschylle. Il y a aussi Shakespeare et Goethe. Les classiques français autour de Montaigne, Sénancour et au-delà Balzac, Stendhal (je n’aime pas Hugo) pour arriver au divin Proust, à Céline, Camus, Gide, Sartre et des poètes qui ont façonné ma vision du monde: Baudelaire, Mallarmé, l’unique Rimbaud, René Char sur lequel j’ai écrit ma thèse, Saint-John Perse, Reverdy, Jaccottet… Ceci pour l’apport français, mais il y a les divins Allemands: Hesse, Mann, Böll, Hölderlin et la philosophie germanique portée par Schopenhauer, Nietzsche et Heidegger. Les Russes sont indispensables pour moi: Dostoïevski, Pouchkine, Soljenitsyne, Maîakovski, Mandelstham, Akhnatova et les Américains que je sens très fort comme Henri Miller, l’auteur des Tropiques et de la Crucifixion en rose sans oublier l’immense Durell et son Quatuor d’Alexandrie. Il y a également les Japonais comme Mishima et Kawabata et tant d’autres plus modernes comme Marquez, Paz ou Borges… Il est difficile de parler de tous ces noms qui ont modelé notre esprit. Un bonhomme comme Al Moutanabbi, un géant comme Abdelrahman Mounif, un poète comme Adonis, sont des maîtres à penser au même titre que Cioran, Kafka, Beckett, Pessoa…

Votre séance de présentation/dédicace au carrefour des livres a connu un engouement sans précédent dans le monde de l'édition. Que vous disent vos lecteurs, qu'est ce qui revient le plus souvent dans leur propos, appréciation, avis, critiques ?
On a vécu un grand moment de partage à Carrefour des livres pour cette signature-débat. Il y a eu un monde incroyable. Des artistes, des auteurs, des journalistes, des visages de la télé, des musiciens, des amis, des lecteurs avertis… Tout le monde a été frappé par le nombre de personnes présentes et par la qualité du débat. Je suis très touché par toutes ces interventions qui parlent de la dimension universelle de mon roman. Les lecteurs, dans leur majorité, affirment que l’on peut changer les noms des personnages et donner corps à ce texte ailleurs dans le monde. Les gens aiment cette fraîcheur dans le langage, ce jeu entre plusieurs styles, l’humour et l’ironie qui traversent Les territoires de bout en bout. On parle volontiers d’un roman atypique, un roman sérieux, sincère, sans fards, qui va droit à l’essentiel, qui parle de la vie, pose des questions profondes sur l’existence, la religion, l’amour, le sexe, la politique… dans un Maroc en profonde mutation. 

D'après votre entourage, il semblerait que vous ayez sept livres prêts qui n'attendent qu'à être publiés. Info ou intox ? Si oui, parlez-nous de votre prochain livre.
Bonne pioche. Le deuxième roman: “Le printemps des feuilles qui tombent” est déjà sorti de l’imprimerie. Il traite de la désillusion de ce que l’on a appelé le printemps arabe alors que c’est un hiver glacial qui a gelé les derniers espoirs de tant de monde assoiffé de liberté. Le troisième roman part à l’imprimerie sous peu. Il est intitulé: “La mort n’est pas un nouveau soleil”. Suivent d’autres textes achevés et qui vont être publiés au fur et à mesure: “Le sage s’est trompé de siècle”, “Orgasmes”, L’asile de fous”. Sans parler de mes enquêtes et reportages dans le couloir de la mort durant cinq ans, qui sortent en deux tomes cette année sous le titre: “Vivre dans le couloir de la mort” et un essai sur le terrorisme, Daech et les origines du radicalism au Maroc. 
Vous savez, j’ai toujours écrit. Là à 45 ans, je sens que c’est le moment pour moi de publier. J’ai plus de recul, plus de matûrité, c’est important pour un écrivain de prendre son temps avant de se donner à lire.