mercredi 8 juillet 2015

Les Territoires de Dieu: ABDELHAK NAJIB, L’HOMME DES MOTS

ABDELHAK NAJIB, L’HOMME DES MOTS

 Par Sarah Naamane. Illy Magazine







Le journaliste et écrivain, Abdelhak Najib, vient de signer son roman à succès: “Les territoires de Dieu” à la librairie Carrefour des livres. Rencontre Illi est parti à la rencontre de l'auteur Abdelhak Najib, écrivain mais avant tout journaliste, essayiste et présentateur TV qui nous présente son roman "Les Territoires de Dieu" en quelques questions.   

ILLI : Votre roman peut-il être considéré comme une autobiographie ou juste une fiction ? Où s’arrête la réalité et où commence l’imaginaire?   

Abdelhak Najib : Soyons clair d’emblée: ce n’est pas du tout une autobiographie dans le sens où on l’entend. C’est-à-dire un roman qui raconte ma vie, sur 45 ans, avec un début, une fin, dans les détails, avec tous les événements d’une vie et tous les visages qui ont pu la peupler. “Les Territoires de Dieu” partent de mon expérience personnelle, reviennent sur quelques épisodes de mon existence, mais il y a une grosse part de fiction et d’imaginaire. Le réel sert de point d’ancrage, tout comme le quartier où j’ai vu le jour, Hay Mohammadi. Il y a des visages qui m’ont marqué, qui ont inpirés de nombreux passages dans le roman, mais l’histoire creuse d’autres sillons, crée d’autres réalités parallèles. Et c’est là que l’écrivain intervient pour transmuer la réalité, lui donner d’autres tonalités, la transfigurer, la remodeler à sa guise pour en faire sortir d’autres vérités, d’autres réalités qui viennent s’ajouter au socle initial qui est ma vie telle que j’ai pu la vivre entre Hay Mohammadi et le reste du monde où j’ai pu vivre, rencontrer d’autres cultures, d’autres visages, pour m’en nourrir et avoir assez de recul pour raconter ces Territoires. Tu dis "niet" au destin et à la fatalité et tu te révoltes.   

ILLI : Comment êtes vous passé de l’enfant de Hay Mohammadi à l’écrivain, l’essayiste, le journaliste et présentateur -télé? 

A.N : Votre question suppose que lorsque l’on sort d’un quartier aussi déshérité que Hay Mohammadi, il est très difficile de s’en sortir. Je suis d’accord avec vous. Les chances ne sont pas égales. Les dès sont pipés d’avance. Dans ce type de derbs, l’horizon est souvent- pour ne pas dire toujours- bouché. On ne te donne pas le choix. On t’impose une forme d’existence presque préétablie, à laquelle il faut que tu te plies sans broncher. Ou alors, tu dis niet au destin et à la fatalité et tu te révoltes . Tu fous alors un coup de pied dans la gueule du destin et tu lui dis d’aller voir ailleurs. Le refus m’a sauvé la vie. J’ai dit non, très jeune, et je me suis accroché au rêve, aux belles choses, j’ai aimé les arts et la culture très tôt, et je rêvais de devenir écrivain pour raconter ce monde et en créer d’autres. C’est le rêve qui m’a guidé pour faire des études, décrocher des diplômes, voyager, découvrir d’autres choses. Hay Mohammadi est une parcelle de terre qui a donné naissance à de grands artistes.    

ILLI : C’est une histoire de passion alors?  

A. N : C’est le fin mot de toute cette histoire. D’ailleurs tout le roman est animé par la force de la passion. J’ai toujours été très passionné. Les livres, le cinéma, la musique, la peinture ont bercé mon enfance, sans oublier que Hay Mohammadi est une parcelle de terre qui a donné naissance à de grands artistes.  Il faut dire que j’ai été bien inspiré. Il y avait certes la perdition sociale, le désespoir de certains, mais je voyais autour de moi d’autres y arriver par l’esprit, la force du mental et l’amour des belles choses. On le voit dans le roman, avec les scènes de cinéma que je créais enfant, les livres que je lisais dans le noir à la lumière d’une bougie ou sous un lampadaire dans la rue … La vie défilait pour moi comme dans un film et je savais qu’un jour j’allais y arriver. Je n’ai jamais douté un seul instant, même quand je raclais le fond, je savais intimement qu’une lumière en moi ne demandait qu’à illuminer ma route. Mais surtout ma famille, mes parents , mes frères qui ont nourri mon imagination, qui m’emmenaient au cinéma, me donnaient des livres à lire et me laissaient ma liberté pour découvrir la vraie vie, celles des ruelles, au contact du bitume sur le macadam des jours.  Chacun a fait son bout de chemin. D’autres sont morts quand certains font des allers-retours entre les rues et la prison.   

ILLI : "Les territoires de Dieu" présente beaucoup de personnages de votre enfance, que sont-ils devenus ? Avez vous des nouvelles de Malika, votre premier amour ? De Raouf  et des autres? 

A.N : Vous avez raison de souligner ce foisonnement de personnages dans "Les territoires de Dieu". Ils sont tous toujours là, plus ou moins. Certains ont quitté le Maroc pour ne jamais revenir, dégoûtés par leur vie d’avant. D’autres ont quitté Hay Mohammadi pour aller vivre dans le Sud, dans des régions montagneuses.  Chacun a fait son bout de chemin. D’autres sont morts quand certains font des allers-retours entre les rues et la prison.  Mais Malika (vous devinez bien que ce n’est pas son vrai prénom!) vit toujours, toujours aussi belle, aussi généreuse. Alia aussi sillonne le monde, voyage beaucoup mais je prends souvent de ses nouvelles. Raouf qui vit sa double vie, avec toujours autant d’aisance, le vieux soldat est toujours là, les voisins des vieux jours, les amis d’enfance que je salue ici et qui ont accompagné quelques unes des plus belles années de ma vie. On se rencontre avec autant de plaisir et on partage des souvenirs, une vieille aventure amoureuse et c’est comme ça que j’ai toujours des nouvelles de tout le monde. Sans oublier que ma mère et mes frères vivent toujours dans le coin. Alors j’y vais autant que je peux, avec toujours autant de bonheur. Le roman fait le solde de tous comptes avec le sacré.    

ILLI : Le roman parle beaucoup des femmes et de la religion, pourquoi tant de références à Dieu? 

A.N : J’ai toujours pensé que Hay Mohammadi comme d’autres quartiers du même genre dans ce pays ont été oubliés de Dieu. Oubliés de tout le monde du reste. Pourtant, malgré cette absence notoire, la fatalité réglait la vie des uns et des autres. Le roman fait le solde de tous comptes avec le sacré. On l’a tellement attendu cette délivrance par la religion qu’elle n’est jamais venue. C’est cela en somme, la leçon qu’ont bien assimilé tous les personnages de ce livre. Compter sur soi, que sur soi et se débrouiller pour ne pas se faire très vite laminer par le rouleau compresseur des jours. Dans ce vide de Dieu, il y a les femmes, cette belle bouffée de joie et de bonheur. La beauté, la sensualité, l’érotisme, le désir et la volupté pour tenir le coup, faire contre-poids contre la misère ambiante, misère sociale et surtout métaphysique. Encore la passion qui vient sauver tout le monde. Et aujourd’hui, l’actualité nous montre à quel point les démagogies religieuses peuvent être dangereuses, avec tout ce que cela crée comme scissions sociales à un moment où les Marocains ont besoin d’être soudés pour faire face aux dangers qui menacent un Monde arabe friable, fragile et aux abois.