dimanche 18 mai 2014

Chronique "Chaque jour sa veine" : les clefs du paradis



Toujours un taxi. Un autre. Les situations humaines s’y suivent. Elles ne sont jamais les mêmes. C’est un réel laboratoire humain, un rafiot rouge à Casablanca. Après l’épisode de la Rifaine et du Aroubi et leur échange sans merci, en voilà une histoire à raconter. Vendredi matin. Journée de grande sacralité.  Même ceux qui ne sont pas des adeptes de la prière s’y mettent. Histoire de sauver quelques apparences. Ou alors en jeter plein la vue à d’autres. Bref, le chauffeur de taxi est en goguette. Radio à fond. Prêche tonitruant. Et une histoire d’enfer où tous les mécréants iront griller le jour du jugement dernier. Jusque-là tout va bien. Rien de bien particulier sous le soleil de Dieu, dans un taco pourri de la ville blanche. Sauf que nous sommes à Casa, et il est impensable de ne pas se mettre quelque chose sous la dent. Il faut juste savoir là où il faut regarder. Et surtout de quel côté tendre l’oreille. Monte un jeune homme, crâne rasé, écouteurs aux oreilles. Il lance sa destination et remet la musique à fond. Le chauffeur s’en offusque. Moi, derrière, je jubile. C’est repartit. Le gamin en aura pour ses décibels.  «Tu n’as pas honte, avec ta coupe ! C’est de Dieu qu’il s’agit là, enfant perdu. Il faut que tu te maîtrises ». « Mais je suis bien maîtrisé, frère. Dieu est dans mon cœur, je l’aime autant sinon plus que Toi ». Là, ça se corse. Le taxiste se met en rogne. Franchement. Avec véhémence. « Tu n’es qu’un sale con ! ». Oh la la ! Ca va péter sec. « Un con et toi tu es le roi des minables, avec ton taxi de rien du tout et ton prêche auquel tu ne piges traître mot. Si ça se trouve tu ne fais jamais ta prière, mais là tu la joue pieux pendant une hure et tu veux le crier fort ».  Bine lancé. Le gosse a de la gnaque. Ce n’est pas un tendre. Cela promet. Le taximan encaisse et lance : «Des comme toi, je les mange en ptit déj ». Là, je n’en pouvais plus. Il fallait réagir. Les zygomatiques ont fait leur boulot. Je suis aux anges. Quelle balade en taxi par un vendredi saint. Vivent les échanges entre fidèles ! Je tente une percée dans le chaudron des idées : « Mais mon frère dans l’islam, le petit a l’air sympa. C’est juste un malentendu. C’est même possible que vers 13 heures trente, il va troquer sa musique contre de bons versets du Coran et tout le monde il est heureux et tout le monde il est pacifiste ».  Le gamin me contredit : « Non monsieur, tant que des incultes nous servent leur daube haineuse sur la religion, je la leur laisse. Moi je suis musulman, je ne fais rien de mal, je ne vole personne, je mens de temps à autre, comme tout le monde, mais je ne fais aucun mal à personne. La prière finira par me retrouver, mais pour le, moment j’apprends à vivre ». Ah, là, je suis ébahi. Ce gamin a cloué le bec au chauffeur. En guise de rage, il lui jure comme un sort dont il le secret : « tu es destiné au feu des enfers ». Le gamin ouvre la portière, paie sa course et lui jette : «si tu les clefs du paradis, garde-les ». Amen.