mercredi 23 septembre 2015

« Les territoires de Dieu », roman de Abdelhak Najib, Al Bayane De l’universalité des valeurs humaines Par Hajar El Alaoui, professeur de l’Histoire de l’art et des styles

« Les territoires de Dieu », roman de Abdelhak Najib, Al Bayane

De l’universalité des valeurs humaines

Par Hajar El Alaoui, professeur de l’Histoire de l’art et des styles






Le roman de Abdelhak Najib s’intitule LES TERRITOIRES DE DIEU, un titre dans sa forme  métaphorique, a résumé en deux mots la multitude de péripéties qui se passent dans le récit tout en conservant leur portée allusive et symbolique d’une part, de l’autre, a suggéré cette tension qui anime le texte par la juxtaposition de deux éléments porteurs d’une bipolarité dichotomique : les territoires et dieu, le créé et le créateur. Bien entendu on se rend compte de cela après la lecture du roman, aidé par une décortication minutieuse de tous les détails physiques et de toutes les nuances émotionnelles des personnages qui portent ce roman, une tâche que l’auteur a su mener à bien jusqu’au point final.
Les péripéties qui se passent à Hay Mohammadi à Casablanca, constituent une petite échelle temporelle, relatant une quarantaine de vie de l’auteur-narrateur dans les années 70 du siècle passé. ABDELHAK Najib porte en lui « le temps et l’espace » si bien que dans ce roman où l’autobiographie et la fiction se mêlent, il va glaner dans sa vie, dans ses rêves et ses fantasmes, dans ses méditations et ses blasphèmes, dans ses temples et ses prières amoureuses, de quoi aborder les grands questionnements d’un homme en devenir, à savoir, Qu’est-ce être un homme ?  Qu’est-ce qu’un saint ? Qu’est-ce que la mort ? Qu’est-ce que l’amour ? Qu’est-ce que la divinité ?
Bien évidemment chaque questionnement porte un ensemble de petits fragments d’histoires, dont les péripéties sont, à première vue indépendantes, les unes des autres. Leurs faits ne s’inscrivent certes pas dans une linéarité, ni dans une démarche littéraire qui obéit à un schéma narratif  classique, ils constituent, toutefois, un ensemble de micro récits imbriqués. Et la beauté du texte, réside dans la réussite de deux défis majeurs par l’auteur. D’un point de vue esthétique, il a su allier la démarche littéraire du fragmentaire à l’unité du récit. D’un point de vue du contenu, il a réussi à inscrire les comportements, les réactions, les émotions d’un certain nombre de personnages qui peuplent cette « colline » à Hay Mohammadi, dans l’universalité des valeurs humaines à travers les questionnements ontologiques posées par l’auteur dans le texte.
Notons que la sensibilité de l’auteur, sa démarche esthétique et le contenu du récit, correspondent à la même dynamique esthétique et philosophique des auteurs qui habitent en épigraphe ou entre les lignes, le récit. En effet, Rimbaud, Sade, Goethe, Lautréamont, Blake, ou les autres ont ceci de commun : une assomption d’une étrangeté et une sensibilité qui s’inscrit dans une démarche disloquante, une démarche qui s’élève contre un conformisme, une esthétique, une philosophie, une spiritualité linéaire et totalisante. L’auteur, dans sa démarche inspirée de celle de ces auteurs, a voulu pour son roman, une « somme des soustractions », une multitude de fragments, « des petites images disloquées», des territoires où religion, hérésie, manipulation, profanation, us et coutumes imposants, conservatisme et transgressions, où tous ces éléments vont créer des situations à première vue hétérogènes, parfois même surréalistes mais qui savent cohabiter, créant malgré tout une homogénéité, car les liens sont sous terrains et dissimulés  certes, mais ils sont bien là.
Les TERRITOIRES DE DIEU raconte de bien rudes tribulations. Toutes ces disputes entre adultes et adultes, adultes et enfants, enfants et enfants, hommes et animaux, animaux et animaux, constituent une violence, bien qu’intériorisée par l’auteur, trouve toujours une issue pour se révéler à travers des visions semblable à celle-ci: « je me suis vu dans un long couloir noir, au sol glissant (…) en train de ramper (…) craignant de tomber sur un reptile ou une bête féroce qui m’engloutirait vivant. (…) j’ai vu le quartier en feu, les femmes à poil et des hommes, toutes verges dehors, en train de leur courir derrière dans une orgie ensanglantée (…). Ce sont là, des visions qui expriment l’âpre constat d’une évanescence du bien dans les territoires de Hay Mohammadi, mais aussi dans les territoires intérieurs du narrateur. C’est ainsi qu’il invoque une autre vision en disant : « (…) J’ai vu le fqih de la mosquée Al Khair (le Bien), ivre mort, arrêté par les flics (…)» 
Dans LES TERRITOIRES DE DIEU, le bien et le mal sont dans une lutte permanente, à l’instar de l’amour et de la haine, des croyances et des hérésies, de la vie et de la mort. Toutes ces dichotomies, ajoutées à tous les propos oxymoriques, dans le texte : le Styx et le paradis, les litanies et le lyrisme coranique, l’amour et la mort, etc. énoncent une grande tension dans le récit de l’auteur et dans la vie du narrateur. Ce dernier est allé jusqu’à donner à cette tension une allusion chromatique en intégrant une symbolique du rouge et du bleu. Le rouge du désir, de tension sexuelle, le rouge de la vive colère des yeux de l’auteur, ou celui de la terre qui cache le secret de la terre, par opposition au bleu, la « marque de distinction », celui du ciel, du septième ciel dans son sens érotique, de l’affranchissement, « le bleu de l’eau quand le visage de l’amour s’y reflète » ou le bleu de dieu.
Dieu ? Qu’en est-il de cette présence phénoménale, incommensurable, qui fait les deux parenthèses de tout le récit et des quarante ans de vie du narrateur? Si le roman comporte un ensemble de grands questionnements sur l’amour, la mort, les rapports humains, la révolte et bien d’autres thèmes de ce genre, celui sur dieu, n’en est pas un. Le narrateur, ce « frère en dieu », a arrêté de se questionner à son propos dès qu’il a compris, très tôt d’ailleurs, que c’est un dieu « oisif, attentiste, démissionnaire, contemplant le désastre subliminal de la création ».
Aussi, dieu est-il placé, presque malgré lui, par le narrateur dès la première page. Il est placé dans la vie de chacun des personnages du roman, de celle de Brahim, de Ayoub, de Raouf et de tous les autres. Il est placé dans leur moindre fait, dans la plus infime nuance de leurs émotions. Le narrateur ne le lâche pas, il  s’accroche à lui, à sa présence presque forcée, comme une moule s’accroche à son rocher. Il s’accroche à lui  pour mieux le transgresser, pour être son égal par la force de l’amour et puis le surpasser. Il s’accroche à lui pour mieux effacer son visage. Il s’accroche à lui pour pouvoir substituer son visage à celui de toutes les divinités qui ont été plus clémentes comme celle de son père, de Malika, de Bach et de tous les autres. Il s’accroche parce que le narrateur et dieu, représentent l’archétype même de toutes les oppositions, de toutes les dichotomies et de tous les oxymores du roman.
Cependant dès lors que la tension est à son paroxysme, un indéniable relâchement s’ensuit, une délivrance par l’amour ou par la mort se réalise. Deux issues qui s’entremêlent et s’imbriquent, car la mort dans LES TERRITOIRES DE DIEU est tant de fois liée à l’érotisme. Les corps, dans les deux conditions (de mort ou de petite mort), en agonie ou en extase, aspirent à un état d’apathie, à un état d’élimination de tension. Un état indispensable qui permet au narrateur de poursuivre son pèlerinage dans ses sentiers intérieurs, un besoin de relâchement et de décontraction qu’il résume ainsi: «mourir à moi-même à mainte reprise pour essayer toutes les renaissances ».

Si dieu ne lui a été d’aucun secours en dépit de ses présences imposantes, c’est bien l’amour et le désir qui ont « joué en sa faveur ». L’amour dans la vie du narrateur est une sorte de mécanisme de défense intuitif, qu’il a compris de lui-même et très tôt. Quand il nous rapporte ceci « je n’ai jamais cessé d’aimer, pas un instant, pas l’ombre d’une seconde dans ma vie sans amour », on comprend aussi que l’amour et la souffrance dans la vie du narrateur, sont les deux faces de la même pièce. Si «L’amour va au-delà du temps et de la vie », c’est qu’il défie la douleur qui se complait à maintenir les êtres malmenés en vie, en pleine conscience de leur souffrance. Et s’il est bien des fois, vécu par le narrateur dans son aspect le plus mystique, où les étreintes sont comparées à une prière et où l’odeur est comparée à celle du temple religieux, c’est que le narrateur et dieu se croisent bel et bien, ils se croisent mais ne cohabitent jamais.