samedi 22 août 2015

Un extrait inédit du roman: Les territoires de Dieu, de Abdelhak Najib.







« Tout est à recommencer. D'abord mon corps, construit sur un déchirement. Puis tout le reste. Toute ma vie, j'ai eu le sentiment qu'il a fallu brûler, se dépenser, accompagner la chute et l'épuisement moral par une fonte physique qui soit à la hauteur de ma douleur, histoire de contrer, bousculer, aimer et oublier la conscience du monde.
Le plus difficile pour nous, gosses malmenés par les événements, ne sachant pas comment ricocher face au vide qui nous attendait, nous perdant dans des essais de tout genre.  Essai d'être honnête, essai d'être malhonnête biaisant avec le monde et les êtres, essai de devenir un étudiant modèle, qui a ingurgité les sacro-saints préceptes du système éducatif le plus débile qu'un homme ait inventé sur cette terre ; essai d’être un amant empoté, joueur et attendri. Essai d'être un fils obéissant, qui séduit la petite famille et passe ses jours dehors, dans la rue, à traficoter même dans les affaires personnelles de la grosse vache qui lui sert de mère. Essai de se faire croire qu'on est réellement fait pour nous en sortir malgré toute la misère où l’on patauge depuis des millénaires.
Les jours coulaient comme dans un casting permanent en plein air dont les juges étaient nos mères, nos pères, la voisine, l'épicier, le m’qaddam, le flic pourri de la rue à côté, le petit instituteur qui donne des cours au petit frère, et qu'on n'a pas envie de froisser, la prostituée qui habite sur la terrasse et qui pourrait un jour nous inviter dans son antre, les filles qu’on allait aimer un jour ou l’autre…
 Il fallait convaincre les autres et soi-même qu'on était capable de disparaître dans n'importe quel moule pourvu qu'on nous laisse essayer. Juste une chance, une fois, et puis le monde nous appartiendra.
Mais le plus difficile pour nous tous était ce passage du jeune homme, féru d’histoires humaines, du gosse pour qui la vie est une bricole, du dégourdi qui fait des jours une gymnastique des sens, à l'homme tout court. 
Le plus dur était d'abandonner les essais, de nous fixer sur quelque chose de plus solide, qui ne soit pas juste pour un temps. Il nous fallait, à un moment ou un autre de notre existence, cesser d’être de simples dilettantes de la vie ; il fallait y mordre à pleines dents, sucer la moelle secrète et pourrie du monde ou céder sa place à plus fort que soit.
Etre adulte dans le genre de quartier où j'ai grandi! On n'avait pas d'âge pour l'être. Passer de l'état juvénile du gosse négligé par la vie et les siens, du gamin perdu dans l’étendue du soleil, de l’enfant à la dérive qui n'a aucune vision sur ce qu'il est ni ce que la vie peut vouloir bien signifier, pour devenir responsable de quoi que se soit de valable et d'utile, relevait tout simplement du miracle. Hay Mohamadi était un No man’s land sans nom, une réserve en quarantaine, une fosse commune ou les cadavres s’entassaient en attendant l’effritement final."