vendredi 22 mai 2015

Délire à propos du film de Nabil Ayouch, « Much Loved »: Hypocrites, lâches et schizos


Par Abdelhak Najib
Ecrivain-Journaliste 




Grand déballage d’émotions contradictoires et schizophrènes de la part de plusieurs compatriotes sur le dernier film de Nabil Ayouch, qu’ils n’ont pas vu comme  tant d’autres, d’ailleurs qui jouent aux avertis.  Mais cela n’empêche pas de se déverser, de laisser couler les vannes, qui par méchanceté, qui par bêtise pure, qui par jalousie à peine déguisée. Que l’on soit clair d’emblée : je ne vais pas défendre Nabil Ayouch dans ce texte. Ce n’est pas du tout mon propos. Il est assez grand pour le faire tout seul. Et pour ceux d’entre nous qui le connaissent un tant soit peu, ils savent, ils ont la conviction qu’il en a largement les moyens humains et intellectuels pour rentrer dans le lard à plus d’un détracteur, avec l’art et la manière. On le sait, ce n’est un secret pour personne, en dehors des ignares parmi nous qui ont toujours la fâcheuse tendance de se gargariser, de se la ramener à tout propos, Nabil Ayouch est un garçon intelligent. Il a le verbe, il a la culture,  il a la formation qu’il faut pour remettre les pendules à l’heure quand il s’agit d’attaques à son égard. Et si certains d’entre vous veulent me traiter de tous les noms d’oiseau possibles et imaginables, allez-y, faites vous plaisir, je suis immunisé. Et pour être encore plus clair : j’emmerde avec jubilation tous ceux qui vont user de ce texte pour me tomber dessus.
 Ce postulat de base est clair. On peut donc passer au vif du sujet. Nabil Ayouch réalise un film. C’est son métier. Il est réalisateur. Il a le droit de faire le film qu’il veut que cela nous plaise ou pas. C’est cela le propre d’un artiste. Il fait ce qu’il ressent le plus important pour lui. Alors qu’il fasse un film sur les homosexuels, sur les prostituées, sur les enfants des rues, sur Sidi Moumen, sur une danseuse, sur Israël et la Palestine, c’est son droit. Vous et moi, public et cinéphiles, critiques et opportunistes, nous ne pouvons parler que de l’œuvre, que du film, que de ce qui est donné à voir. Comme ce n’est pas encore le cas, et que ce film a été projeté  uniquement à Cannes, lors d’un festival, et que son réalisateur a fait circuler des extraits -ce qui est normal- pour qu’on en parle, les curieux, les fanatiques de tous poils et d’autres dégénérés de la caboche, ont cru bon de donner de la  voix. Curieux comme ce sont toujours les plus oisifs, ceux qui ne foutent rien, qui ne produisent rien, qui ne font pas de films, pas de livres, qui trainent comme un boulet leur incapacité à créer, qui sont les plus prompts à descendre en flèche  ceux qui se donnent beaucoup de peine pour travailler et apporter un tant soit peu de visibilité dans ce monde pourri et gorgé de personnes aigries, incultes et viscéralement méchantes.
Sur la toile et les réseaux sociaux, tout le monde y va de son commentaire sur les putes, « le film d’un Juif », le sionisme, Israël, Gaza et j’en passe. Notez bien les amalgames. Et cela dépasse l’injure, la diffamation, le crapuleux. On insulte un bonhomme et on parle de sa mère, de sa famille, de son identité… On le juge, on lui fait un procès digne de l’inquisition au temps  du tristement célèbre Bernardo Gui. Sans sourciller. Lisez les commentaires, vous allez vous régalez pour les plus frustrés d’entre nous. Et pour les gens avec un tant soit peu de bons sens, cela vous donnera envie de vomir sur ses conneries de bas étage, animées par l’ignorance crade et la haine notoire.

Vindicte populiste
Que Nabil Ayouch soit juif, Majoussi ou moine tibétain, cela ne m’intéresse pas le moins du monde. C’est le dernier de mes soucis. Le Nabil que je connais est un citoyen marocain, un type qui fait des films, qui participe à des conférences, un citoyen du monde dont le nom est associé, toujours en bon, à l’image de ce pays. Point barre. Là, il a fait un film. On va le voir et on va dire ce qu’on en pense. Ce qu’on pense du travail, du traitement, de la mise en scène, de la qualité de l’œuvre, de sa force, de ses faiblesses, de la direction des acteurs, de la photographie, de la musique, du montage et de ce que ce travail a apporté comme vision, comme éclairage, comme point de vue sur la société, à travers un sujet donné, en l’occurrence, le marché du sexe, les travailleuses du plaisir, les histoires de fesses monnayées en pièces sonnantes et trébuchantes.

Frustrés de tous poils

Ce que l’on veut nous faire croire à chaque fois que l’on traite de nu, de pairs de lolos, de parties de jambes en l’air, de désir et de plaisir, c’est que ce n’est pas de chez nous. Mais réveillez-vous bande d’hypocrites. Quoi, les putes cela ne court pas les rues ? Nous n’avons pas de prostituées, pas de lesbiennes, pas d’homos, pas de dealers, pas de serial killers, pas d’inceste, pas de perversité ni de corruption de tous genres ? Sommes-nous dans la république selon Platon, dans un des cercles du paradis sur terre où toutes ses manifestations humaines  sont bannies par quelque magie céleste ou un quelconque miracle de pacotille ? Nous avons tout ceci et pire. Au Maroc, il y a des gens qui violent, qui vont dans des bordels, qui créent des lupanars bas de gamme, qui maltraitent les filles, qui on picolent sec, qui se droguent à la dure, qui volent, oui, des gens qui tuent ruinent des vies… comme partout ailleurs. C’est fou comme certains d’entre nous, beaucoup trop nombreux veulent  se rincer les yeux et se pourlécher les babines devant des films porno sur le net ou sur des chaines non cryptées ! Ils veulent payer pour aller voir un pseudo film rose version Los Angeles, le genre série B naze et débile pour  êtres humains en mal de sexe… et quand c’est un arabe, un Marocain qui leur montre un cul et une nana en mode je prends du plaisir et j’en donne, waw ! il faut crier au scandale ! Que l’on nous explique cette aberration mentale qui relève de la psychiatrie la plus évidente ? On ne demande qu’à comprendre.

Offusqués et choqués !

Il ne faut pas être Juif ou animiste de Papouasie Nouvelle Guinée pour en parler. Il faut juste un Marocain lambda, avec un peu d’honnêteté pour se dire : « Tiens ce Nabil a fait un film sur les putes !  C’est vrai que j’en vois à tous les coins de rues. Des putes pauvres, des putes moins pauvres, des putes mal traitées, des putes de luxe, des putes dans l’âme, des putes sans le savoir… » Fin du discours. Pourtant, ceux qui aujourd’hui jouent les offusquées, les choqués, si ça trouve, ils courent les prostituées, ils picolent sans arrêt, tabassent des femmes, se jointent et font plus, baiseraient même avec des mineurs, et viennent faire la fine bouche, les âmes sensibles et les patriotes au nom de la Ouma arabe face au sionisme. Franchement, c’est du délire patenté. On se paie des cautions morales sur le dos des autres, voilà ce que c’est. On se fout de la gueule du monde. C’est de la lâcheté mâtinée à de la crasse dans les méninges, le tout estampillé à la sauce dogmatique à la mord moi le nœud. Voilà ce que c’est, et il faut les avoir bien callés pour le dire. Et il est temps de le dire, parce qu’il y en a assez de ce marasme nauséabond qui ronge la société à coups de haine et de poison distillé au compte goutte et parfois au débit d’un barrage détraqué, comme c’est le cas à propos de Much Loved.

Cabale sans nom

C’est très dangereux de laisser la porte ouverte à ce type de cabale sans nom, à ce lynchage en bonne et due forme et cette livraison garantie à la vindicte publique et populiste. C’est une pente glissante. Mais ce n’est pas la première fois dans le cas de Nabyl Ayouch. Souvenez-vous d’Une minute de soleil en moins.  Il a suffi d’un godemichet, d’une verge et d’une baignoire pour soulever un déluge de folie dans certains cercles. Que de fragilités dans ce Maroc où tout le monde prétend être l’as des as, assis devant un clavier, dans un café pseudo select, à faire l’inventaire de sa misère humaine et intellectuelle? On se la ramène sur du vide, et quand il s’agit de sujets réels, de choses vraies et véritables, on veut détourner le regard. « Non, cachez moi ce que je ne saurai comprendre, parce que je suis  franchement attardé mental et je veux la jouer In et dans l’air du temps ». Oui, en somme, c’est cela la triste réalité de tous ceux qui parlent trop et ne font rien.  Tous les adeptes du Tag et des Like et des commentaires sur une page bleue. Mais levez-vous et allez faire autre chose. Travaillez, trouvez-vous une occupation digne de ce nom, utilisez le temps dans un truc qui ne soit pas que de la rancœur, du voyeurisme à deux balles et de la haine déversée sur le dos des autres.


Encore une fois, je ne sais pas si Nabil Ayocuh a fait un bon film ou pas. Mais il a le droit de faire ce qu’il a à faire. Par contre, lui faire le procès de ses origines, de son identité qu’il est d’ailleurs le seul à définir-ni vous ni personne n’en a le droit- c’est un crime. L’insulter et le traiter de sioniste, c’est un crime passible de poursuites judiciaires et de prison à la clef, pauvre débile ! Mais il se trouve aujourd’hui qu’au nom d’une pseudo liberté d’expression sur les réseaux sociaux, on se permet de salir des réputations. On va jusqu’à détruire des carrières, faire éclater des familles, en toute impunité. N’importe quel malotru peut aligner des syllabes et juger les autres. Pour ma part, je dis merde à tous les bonimenteurs, les beaucoup trop nombreux, les contempteurs de l’esprit créatif… Oui, il faut dire merde à ces penseurs de deux phrases, avec abréviations, sigles et smilys dans tous les sens, pour masquer leur indigence humaine et mentale. Quand on a quelque chose à dire, on prend ses responsabilités, on sort dans l’arène ou dans l’agora, on  parle à voix haute et on dit la vérité sans fards ni lifting de façade. Amen.  Quand on va dire des conneries, on est sommé de se la boucler et d’aller se terrer derrière un ordi pour se sentir courageux et moralisateur. s

vendredi 15 mai 2015

article sur le roman: Les territoires de Dieu

Chers amis



voici un florilège de quelques articles publiés dans la presse marocaine sur mon roman: Les territoires de Dieu, en remerciant toux ceux qui ont pris la peine de me lire et de commenter ce travail. 

jeudi 14 mai 2015

Tu ne boiras point pendant ramadan

Par Abdelhak Najib 





C’est la grande question du jour. Quand faut-il arrêter de boire de l’alcool avant ramadan?
Si j’en crois mon acolyte du jour dans le taxi qui nous mène au boulot, «il faut arrêter de picoler au moins 40 jours avant d’entrer dans le recueillement du mois sacré?»
A la question : «pourquoi exactement 40 jours ?» Il ne le sait pas. Mais c’est comme ça, dit-il, fier de son savoir ancestral. Pour mon ami chauffeur de taxi, «tout ceci est une énorme supercherie doublée d’une grande hypocrisie où tout le monde est complice avec tout le monde.
On boit du vin et autres spiritueux toute l’année, dans un pays où personne n’est censée toucher à l’alcool, puis quand arrive ramadan, c’est le grand débat, le déballage des théories sur la bibine devant le seigneur. On arrête quand il faut arrêter graduellement, il faut boire, mais avec modération jusqu’à la veille du ramadan, non, c’est 40 jours, non c’est trois mois avant…
Je pense que nous sommes tous une bande de nazes qui racontons n’importe quoi puisque nous voulons faire entrer la religion dans un sujet qui est clair à la base : pas d’alcool pour un musulman dans un pays musulman, point barre. Et je ne suis ni pratiquant, ni zélote, ni prêcheur du vendredi, encore moins religieux, je veux juste, mon ami, te souligner qu’il y en a assez de cette hypocrisie à deux sous». Là, mon pote taxi driver marque un point. A y voir de plus près, c’est quoi cette mascarade ?
On autorise la vente d’alcool toute l’année partout, les bars sont ouverts et sont pleins à craquer de Marocains et de musulmans, et si tu as la malchance de tomber, tu raques pour soûlographie notoire. Pire, quand tu vas à la superette acheter tes bières, ton whisky, ton tord-boyaux, on te le vend, on ne te dit jamais si tu es musulman, marocain, «majoussi» ou moine tibétain !
On empoche l’oseille, on te met le tout dans un sac noir qui sent le pétrole de mauvaise qualité et tout le monde il est content, tout le monde il va boire comme un grand. Mais quand approche ramadan ou une quelconque fête, il faut fermer, sept jours, non trois jours avant, il faut arrêter de boire, il faut attendre que les bars rouvrent pour se payer la cuite de sa vie, c’est quoi se joyeux bordel ?
Le client qui a amorcé le sujet semble avoir de sérieux problèmes de conscience par rapport à ce qu’il a ingurgité comme litres de vin durant les onze mois qui ont défilé. Il a peur de ne pas pouvoir assurer la continence durant 30 jours. ça se voit, il a les jetons. «Il devrait y avoir une loi qui autorise aux alcooliques de boire durant ramadan. J’ai lu que l’alcoolisme était une maladie très grave et qu’il faut aider les gens qui boivent à se soigner en les laissant boire un peu». Non, le mec ne sourcille pas en disant cela.
Moi, je le comprends, je sais qu’il veut picoler avant d’aller faire ses «tarawih». Mais mon ami : boire, c’est pas bien pendant ramadan, malade ou pas, c’est la loi. Si tu t’amuses à interpréter les lois à l’aune de ta volonté de te payer  ta dose quotidienne d’alcool, tu vas aller en prison, mon ami. On va te faire ta fête, mon ami.
Et ton delirium tremens qui semble t’avoir déjà pris par le cou sera dur à vivre dans une chambrée avec des dizaines d’autres gars, mal lunés et prêts à te manger tout cru. Alors, tu vas faire ce que je vais te dire, mon ami : tu ne boiras point au moins pendant trente jours. C’est pas sorcier. Tu te fais une raison : tu deviens frère musulman, tu te payes une barbe, tu habites dans une mosquée, tu fais ce que tu veux, mais tu ne bois pas. Compris ?

mardi 12 mai 2015

Texte paru dans Al Bayane sur Les territoire de Dieu de Abdelhak Najib

« Les territoires de Dieu » de Abdelhak Najib
Hay Mohammadi, centre du monde



Dès les premières pages de ce roman, le ton est donné. Abdelhak Najib, journaliste, chroniqueur et animateur télé, n’y va pas par quatre chemins. Tout en prend pour son grade : la société, la famille, la religion, la liberté, la politique, les valeurs humaines…  Seule l’amitié semble trouver crédit dans «Les Territoires de Dieu». C’est simple, cette histoire éclatée de plusieurs amis d’enfance, qui luttent pour se créer une place au soleil, passent de découverte en découverte, de déconvenue en déconvenue, mais ne laissent jamais tomber. Ils ont appris sur le macadam que la vie s’arrache et que seul celui qui veut se relever est digne qu’on lui tende une main salvatrice. Abdelhak Najib connaît très bien son sujet. Hay Mohammadi, qui est l’écrin grandiose de cette histoire devient du coup n’importe quel autre quartier dans le monde. On peut y trouver des personnes comme vous et moi, des citoyens déçus, des hommes amoureux, des femmes libres, des enfants blasés à un âge précoce et un véritable conflit identitaire et référentiel par rapport à des valeurs qui semblent biaisées, contradictoires et hypocrites, par moments.
Ce qui frappe dans « Les territoires de Dieu », c’est cet écheveau de lignes qui se coupent et se recoupent pour construire des paysages humains à la fois imaginaires et réels, mais qui sont tous suspendus et comme en apesanteur. Abdelhak Najib décortique un Maroc connu et méconnu, une époque trouble de notre histoire récente. Il va au fond des choses, raconte un pays en friche, un pays en gestation, un monde à naître. Il procède par des raccourcis qui se  multiplient comme autant de lignes de fuite pour raconter le passé et l’avenir.  D’ailleurs, quand on y regarde de près, toutes les situations dans ce roman à la fois fort, grinçant et très revanchard, sont des lignes de fuite, des échappées pour creuser d’autres brèches dans la fatalité des jours.  Il s’agit en fait de sinuosités de la mémoire, un jeu subtil sur ce qui a pu avoir lieu, ce qui a été revu à la loupe du présent et ce qui sera, dans une optique différente de celle dictée par le fatalisme ambiant. Abdelhak Najib multiplie les procédés narratifs. Il passe de tracés linéaires, à coups de ratures pour réparer le déjà-vu en passant par des empreintes dans le corps même de la vie, telles des visions d'évasion qu'aucune perspective heureuse ne saurait retenir ni arrêter. Mais sans amertume, sans rancune aucune, ce roman regorge de passages drôles, où les éclats de rire le disputent à une imagination folle qui transforme la douleur en rire fou. Abdelhak Najib, qu’on ne présente plus, journaliste, essayiste, chroniqueur et animateur télé, signe avec ces « Territoires » un roman puissant avec des consonances universelles, qui font de lui un auteur majeur de la littérature marocaine d’expression française.
« Les territoires de Dieu », Abdelhak Najib, Editions Les Infréquentables. 184 pages. 80 dhs. Actuellement en librairie.


dimanche 10 mai 2015

Interview Exclusive de Pierre-Jean Luizard, historien, spécialiste du Moyen-Orient et de Daech


Propos recueillis Par Abdelhak Najib





« La force de l’Etat islamique n’est pas militaire. Elle réside dans la faiblesse de ses adversaires »


Pierre-Jean Luizard, auteur d’un ouvrage-référence sur Daech et l’Etat Islamique, “Le piège Daech, l’Etat islamique ou le retour de l’Histoire”, explique dans cet entretien accordé à la Vie Eco les origines lointaines de ce groupe et de son succès et met en garde contre le piège qu’il nous tend. Il explique aussi où en est Al Qaida aujourd’hui, le rôle  joué par l’Algérie dans l’implanatation du terrorisme dans le Sahel et du chiisme dans le Monde arabe.


Vous avez signé un livre bien documenté  sur Daech, Intitulé : « Le piège Daech, L’Etat islamique ou le retour de l’Histoire »,  parlez-nous de votre ouvrage, qui fait déjà office de référence sur le terrorisme, nouvelle version? 

Pierre-Jean Luizard : Face à la surmédiatisation savamment orchestrée par l’Etat islamique de ses crimes, il s’agissait d’abord de prendre du recul afin de ne pas tomber dans le piège qui nous était tendu. Ce piège consistait, par une surenchère dans l’horreur, à susciter une forte émotion des opinions dans les pays occidentaux démocratiques afin de les entraîner dans une réaction militaire dans l’urgence, sans qu’un volet politique n’ait le temps d’être élaboré. Une campagne de diabolisation de l’Etat islamique a empêché d’analyser les raisons de son succès et, donc, a hypothéqué les chances de le vaincre. Car la force de l’Etat islamique n’est pas militaire. Elle réside d’abord dans la faiblesse de ses adversaires. Au-delà des régimes en place à Bagdad et à damas, c’est bien la légitimité des Etats qui est en cause. L’Etat islamique ne s’y est pas trompé quand il a mis en scène l’ « effacement de la frontière Sykes-Picot » entre l’Irak et la Syrie, faisant ainsi un lien entre son action et l’origine coloniale de la plupart des Etats arabes du Moyen-Orient (Irak, Syrie, Liban, Jordanie).

Pourquoi avoir sous titré votre ouvrage : l'Etat islamique ou le retour de l'Histoire? Faites-vous référence à l'Etat islamique qui a régné sur le monde à une époque donnée et que veut ressusciter une poignée d'extrémistes aujourd'hui? 

            Le retour de l’Histoire est ainsi revendiqué par l’Etat islamique lui-même lorsqu’il veut se faire le justicier des injustices et des promesses trahies par les pays occidentaux. On se souvient que les Britanniques avaient promis au Chérif Hussein de La Mecque un royaume arabe unifié et indépendant s’il parvenait à soulever les Arabes contre les Ottomans. Au lieu de cela, il y eut les accords secrets Sykes-Picot partageant le Moyen-Orient entre la Grande-Bretagne et la France, puis la conférence de San Remo en 1920 qui légitimait la fondation de mini-Etats arabes aux frontières artificielles et soumis aux mandats britanniques et français. Or, ces Etats n’ont pas réussi à susciter une citoyenneté partagée. Ils ont été la cible privilégiée de ‘asabiyya diverses, bases des stratégies de groupes minoritaires (arabe sunnite en Irak, chrétien au Liban, de diverses communautés minoritaires en Syrie, dont les Alaouites). La succession de régimes autoritaires dans ces pays s’explique aussi par la genèse des Etats et leur histoire. L’Etat irakien a ainsi été largement construit contre sa société, la majorité chiite et les Kurdes s’en trouvant exclus durant 83 années. C’est à cette Histoire que le titre de mon livre fait allusion. Quant à la vision salafiste de l’Etat islamique, elle se réfère à l’Etat islamique des premiers temps de l’islam, à l’époque du Prophète et de ses Compagnons. L’Etat islamique joue ainsi sur plusieurs temporalités.

La montée de Daech signifie-t-elle la fin d'Al Qaeda ou du jihadisme tel qu'on l'a connu avec Ben Laden et consorts? 

La fin ? Peut-être pas, mais, à la différence d’Al-Qaïda, l’Etat islamique a un projet étatique déclaré qu’il met en pratique dans les zones qu’il contrôle. L’Etat islamique se veut une Etat de droit, à partir de la lecture qu’il fait de la charî’a. Il ne s’agit donc pas évidemment des droits de l’Homme, mais d’une version salafiste des textes sacrés de l’islam. Dans le traitement réservé aux minorités, aux femmes, à ses opposants, l’Etat islamique agit en fonction de règles qu’il affirme respecter, même si ce n’est évidemment pas toujours le cas, loin de là !

Ou en est Al Qaeda aujourd'hui ? 
En Irak, Al-Qaïda est purement et simplement intégré à l’Etat islamique. Contrairement à la Syrie, où les deux organisations sont implantés dans des zones culturellement distinctes : la Djézireh, de culture bédouine, à l’Etat islamique, le zones citadines et rurales du levant à Jabhat al-Nosra, qui est la branche officielle d’al-Qaïda en Syrie. Le projet politique, avec la proclamation du califat à Mossoul le 29 juin 2014, a donné l’avantage à l’Etat islamique auquel se sont ralliés de nombreux groupes salafistes, membres de Jabhat al-Nosra ou non.

Comment pouvez-vous nous expliquer l'implantation de groupes terroristes dans la région du Sahel?

Il y a, au Sahel comme au Moyen-Orient, une crise des Etats qui ont laissé à l’abandon des pans entiers de leurs territoires où les groupes djihadistes se sont incrustés. Le salafisme d’une façon générale, qu’il soit piétiste ou djihadiste, offre un statut à beaucoup de descendants d’esclaves qui, malgré leur conversion à l’islam, sont demeurés des citoyens de seconde zone. A l’instar des groupes chrétiens évangéliques, qui ont une même stratégie et avec lesquels ils sont parfois en concurrence, les salafistes prospèrent là où l’Etat est défaillant. 

Est-ce que l'Algérie est impliquée dans la mise en place d'Aqmi dans le Sahel? 

L’Algérie a été le berceau d’un certain nombre de groupes islamistes armés nés pendant la décennie noire à partir de 1991. Mais elle a réussi à les repousser vers le sud, précisément dans la zone sahélienne. En ce sens, elle porte une part de responsabilité dans la diffusion au Sahel d’Aqmi.


Que pensez-vous du phénomène des loups solitaires qui frappent sans être sous aucune bannière, mais en se référant au jihad international? 


On sait maintenant qu’il n’y a pas de « loups solitaires » mais des individus qui se sont peut-être auto-radicalisés, mais qui ont toujours été à un moment donné en contact avec des « passeurs » vers l’action violente.

Pensez-vous que ce que l'on a appelé les printemps arabes soit un phénomène qui a favorisé la montée de l'extrémisme? 

Les printemps arabes ont libérés des paroles longtemps jugulées par des régimes autoritaires. Parmi celles-ci, le discours djihadiste a pris de l’ampleur lorsque les promesses de ces printemps n’ont pas été tenues, notamment sur le plan économique, et quand la répression s’est faite de plus en plus féroce dans certains pays (Syrie, Libye, Bahreïn). Au Moyen-Orient, il y a eu une dégénérescence confessionnelle de mouvements qui, au début, étaient pacifiques et avaient les mots d’ordre de la société civile : pour la dignité, contre l’autoritarisme, contre la corruption, le népotisme, etc. Mais les solidarités confessionnelles ont vite pris le dessus, probablement du fait de l’incapacité des Etats en place à accueillir les uns et les autres sur une base citoyenne.

Vous avez travaillé sur le chiisme, quelle est la situation actuelle des chiites dans le monde musulman? 

Si l’on fait exception des Zaydites du Yémen, les chiites du monde arabe avaient en commun d’être des communautés opprimées, dominées politiquement et socialement dans le cadre de régimes « sunnites » autoritaires. A partir de 1979, la révolution islamique en Iran a donné le signal d’un vaste mouvement d’émancipation pour ces communautés. L’Irak, le Liban et Bahreïn avaient déjà entamé, depuis les années 1960, leur propre marche soit par le biais de revendications citoyennes (souvent dans des partis de gauche) soit par celui d’une approche plus confessionnelle. Le Hezbollah au Liban illustre parfaitement cette modernisation rapide de la communauté libanaise la plus pauvre du pays du Cèdre dont on disait souvent qu’elle était oubliée de l’Histoire. Aujourd’hui, le Hezbollah concurrence l’Etat libanais et s’est imposé comme un acteur central du pays. Quant aux chiites d’Irak, ils sont au pouvoir à Bagdad pour la première fois de leur histoire. Le problème est que les revendications chiites se sont heurtées à la répression de régimes autoritaires, mais aussi à la peur des sociétés sunnites qui les ont considérées comme une menace. C’est ce qui explique la dégénérescence confessionnelle des printemps arabes qui ont abouti à une guerre régionale entre sunnites et chiites. Cette confrontation entre les deux principales branches de l’islam est sans précédent autant par sa violence que par son ampleur. Comme on peut le voir au Yémen, l’Arabie saoudite et l’Iran se mènent ainsi une guerre par procuration, par communautés sunnites et chiites arabes interposées.


Encadré
Bio-express :

Pierre-Jean Luizard est né en 1954 à Paris. Il est directeur de recherches au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS). Il a séjourné plusieurs années dans la plupart des pays arabes du Moyen-Orient, particulièrement en Syrie, au Liban, en Irak, dans le Golfe et en Egypte. Historien de l’islam contemporain dans ces pays, il s’est particulièrement intéressé à en mettre en valeur les différentes manifestations, ainsi que le rôle joué par chacune d’elles dans les systèmes politiques en place : histoire du clergé chiite en Irak, histoire du réformisme musulman, notamment à travers la réforme d’Al-Azhar, et de l’islam populaire tel que les confréries soufies le structurent en Egypte. Il est aujourd’hui affecté au Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (GSRL) à Paris. Il est aussi le responsable du programme du GSRL « Islam, Politiques, Sociétés ».



 Article publié dans Challenge, Editions de la Gazette 

Articles de presse sur le roman de Abdelhak Najib: Les territoires de Dieu

Voici quelques pages écrites sur Les territoires de Dieu, roman d l'écria, journaliste et chroniqueur Abdelhak Najib, le livre est en librairie depuis la mi-avril 2015








mercredi 6 mai 2015

“Les Territoires de Dieu”, une giclée de talent

 Par Reda Dalil

Avec ce premier roman, Abdelhak Najib s’impose comme une valeur sûre de la littérature marocaine francophone. Une perle, on vous dit !





C'est une fulgurance, une giclée de talent et de colère. «Les Territoires de Dieu», premier roman du journaliste et désormais écrivain Abdelhak Najib, est, sans conteste, l'évènement littéraire de l'année. L'auteur use d'une langue d'un autre monde pour narrer les péripéties de ses amis du mythique Hay Mohammadi. Un roman d'initiation dont on défie le lecteur de trouver un équivalent dans la littérature marocaine contemporaine. C'est une bourrasque givrée qui vous prend à la gorge dès la première ligne. Najib s'empare du lecteur avec sa prose vitaminée, super-rythmée, alliant des influences reconnaissables (Bukowski, Sartre, Walt Whitman, William Styron) à un cachet personnel d'une très grande facture. L'écriture de Najib agit telle une morsure de scorpion inoculant un poison addictif, une sève terriblement efficace. Métaphores qui déchirent la page, confidences intimes qui titillent les sens, tous les sens, mécanique narrative impeccable… Cerise sur le gâteau, outre un style ravageur, «Les Territoires de Dieu» distille un humour corrosif, simplement jouissif. On assiste à la genèse de personnages issus de l'asphalte, de la bastonnade, des parties de football musclées. On accompagne ces fleurs du bitume sur les décombres d'ambitions avortées. L'éveil à la concupiscence, thématique sous-jacente du roman, résulte sur des pages touchant à l'immanent, sublimes, décrivant, avec un souci de justesse mêlée à une poésie flamboyante, la découverte du corps de la femme, ronde, enveloppée, désirable. La prosodie de Najib, sa rythmique, rappelle «Meursault, contre-enquête» de Kamel Daoud, roman finaliste du dernier Prix Goncourt. Tandis que Daoud raconte les affres du colonialisme, Najib plonge dans les abîmes d'un colonialisme de la pensée, d'un mot d'ordre cosmique frappant de sa fatalité les natifs du quartier : Vous ne réussirez point. Au fil du livre, le narrateur, brillant, ambitieux, bataille contre cet impératif de l'échec, refuse de ployer sous le joug de ce Léviathan synonyme d'une stagnation sociale annoncée. Alors, il multiplie les petits boulots, colle des bouts de pellicules les uns aux autres, facture des séances de cinéma, invite ses «ouailles» à se lustrer les mirettes devant les courbes incendiaires d'une actrice X. Le malheur du narrateur, en somme, c'est d'avoir tout compris avant les autres. D'avoir saisi que L'Hay est, en même temps, un point de départ et un Terminus, un cercle fermé, une boucle sans fin, digérant l'excellence comme la médiocrité dans le hachoir de la platitude. «Les Territoires de Dieu» est un roman hors-norme, asséné avec la truculence d'une plume qui, du génie, a puisé l'impétuosité, et, de la condition humaine, le réalisme cru de ceux qui de rien ne sont dupes. Un premier texte étincelant. A lire d'extrême urgence.


Extrait : Les Territoires de Dieu




Pourquoi souffre-t-on ? Certains trouveront la question d’une niaiserie inqualifiable ! D’autres n’y répondront pas. Moi, je tente ma chance, ce qui est aussi mon salut. On souffre parce qu’on vit m’a un jour sorti Youness en pleine crise de larmes. On devait avoir quatorze ans ! Et la douleur n’avait déjà plus de secrets pour nous ! La vie ne serait-elle que cela : une souffrance enjolivée sous le soleil du seigneur ? Une plaie dorée au plomb des autres ? Ceux qui nous agitent, nous traquent, nous aiment, nous délaissent, nous font toucher le paradis et l’enfer. Et après ils nous disent droit dans les yeux, qu’on est ici de passage pour goûter à la douleur prodiguée par Dieu en personne ? Hassan, qui était le plus coriace d’entre nous, avait une théorie très particulière sur la souffrance. Avec Hassan, la souffrance avait pris une dimension presque prométhéenne, je dis bien presque parce que contrairement à Prométhée, qui d’une certaine façon, s’est fait une raison pour l’acharnement de Zeus et de toute la clique de l’Olympe, Hassan, lui, est resté incapable d’expliquer ce que le bon Dieu lui voulait. Pourquoi autant d’épreuves pour une seule vie, se demandait-il ? Une litanie qui revenait à chaque fois qu’on sirotait le thé à la menthe, tard dans la nuit devant le magasin désaffecté et plein de rats de Khalid, notre voisin. Hassan ponctuait chaque gorgée d’un beau chapelet sur l’existence. Et voilà que les comptes à régler avec la vie refont surface, encore une fois. Et vas-y pour une nuit de plus où on devait refaire le monde comme si nous en étions responsables. Il faut dire que nous étions rebelles jusqu’à un degré effroyable (…)
Qu’est-ce que j’attends de la vie, se demandait Hassan comme s’il parlait tout seul et il ne fallait pas risquer une réponse à sa place pour lui venir en aide. Il te sortait un cri qui faisait réveiller les voisins : « Qu’est-ce que t’en sais enfoiré ? Les voix du mal, comme celles du seigneur, sont impénétrables ». Et c’est reparti pour un rire démoniaque histoire d’éviter les larmes et esquiver le destin.

Les Territoires de Dieu, Abdelkhak Najib, Editions Les Infréquentables, 182 pages, 80 dirhams